Page d'histoire : Paul Broca fonde la Société d'anthropologie Paris, 19 mai 1859

Paul Broca fonde la Société d’anthropologie
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Paul Broca (1824-1880), médecin praticien, a marqué d’une façon profonde les études sur « la science de l’Homme » (anthropologie). Une de ses principales actions dans ce domaine fut la création de la Société d’anthropologie de Paris.

À l’origine de cette création : le refus de la Société de biologie, présidée par Pierre Rayer (1793-1867), d’auditionner Broca sur un mémoire touchant à l’hybridité. Broca, tenant non seulement à la diffusion de ses idées, mais jugeant urgent de réunir des scientifiques de différentes disciplines pour se consacrer à développer une anthropologie, réunit dix-neuf collègues afin de fonder une Société dont le but serait de diffuser les études et les recherches sur l’Homme.

Dans les années 1850, les monogénistes, défendant une origine unique de l’Homme, s’élevaient contre les polygénistes, qui considéraient que l’Homme avait plusieurs origines. Pour les monogénistes, il n’y avait qu’une seule espèce d’Hommes répartie en plusieurs races. Les polygénistes définissaient au contraire plusieurs espèces d’Hommes, correspondant généralement aux races des monogénistes (1). Dans cette querelle, une question fondamentale venait aviver les débats des partisans des deux camps : celui du concept d’« espèce ». Buffon, qui faisait référence, donnait une définition physiologique de l’espèce : deux individus s’accouplant et produisant une descendance féconde appartiennent à la même espèce ; deux individus s’accouplant et ne donnant pas de descendance ou une descendance stérile et non féconde appartiennent à des espèces différentes. L’âne et la jument produisent un mulet ; l’ânesse et le cheval, un bardot. Le mulet et le bardot considérés comme stériles conduisent à définir l’âne et le cheval comme deux espèces distinctes. Dans ce système, Buffon peut affirmer que l’Homme ne constitue qu’une seule espèce : « Il y auroit lieu de croire que le Nègre, le Lappon et le Blanc forment des espèces différentes, si d’un côté l’on étoit assuré qu’il n’y a eu qu’un seul homme de créé, et de l’autre que ce Blanc, ce Lappon et ce Nègre, si dissemblans entr’eux, peuvent cependant s’unir et ensemble propager en commun la grande et unique famille de notre genre humain. » (2).

Broca, qui défendait la thèse du polygénisme, devait, par nécessité théorique, invalider la définition physiologique de l’espèce. C’est ce qu’il réalisa dans un mémoire resté fameux : Recherches sur l’hybridité animale en général et sur l’hybridité humaine en particulier considérées dans leurs rapports avec la question de la pluralité des espèces humaines (Paris, J. Claye, 1860) (3). Broca, polygéniste, ne voulut pas que la Société d’anthropologie soit restrictive dans ses positions théoriques : « Si l’opinion de chacun de vous se manifeste en toute liberté, la Société ne sera jamais appelée à exprimer la sienne ; elle n’est ni monogéniste, ni polygéniste ; elle est une association scientifique où quiconque aime et cherche la vérité peut prendre place sans qu’on lui demande compte de ses doctrines.» (4 ).

Jean-Louis Fischer
chargé de recherche au CNRS
membre correspondant de l’Académie internationale des sciences

(1) C. Blanckaert, Monogénisme et Polygénisme, dans Dictionnaire du darwinisme et de l’évolution, dir. Patrick Tort, Paris, PUF, 1996, t.2, p. 3021-3037.
(2) G. Buffon, Histoire naturelle, générale et particulière, Imprimerie Royale, t. XIV, p. 311.
(3) Jean-Louis Fischer, Espèce et hybrides : à propos des léporides, dans Histoire du Concept d’Espèce dans les Sciences de la Vie, Paris, Fondation Singer-Polignac, 1987.
(4) P. Broca, Histoire de la Société d’Anthropologie, Archives Générales de Médecine, 1863, vol. II, VIe série, tome 2, p.97.

Source: Commemorations Collection 2009

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